Université Claude Bernard-Lyon 1Janvier 1997
INSA de LyonRapport bibliographique
ENGREF
INAPG



D.E.A et formation doctorale
"Analyse et modélisation des systèmes biologiques"


Le comportement de surveillance

chez les mammifères terrestres


par Marie-Anne RENARD


Directeur de recherche :

Raymond RAMOUSSE

Laboratoire de socioécologie et conservation

Bat. 403-UCB Lyon 1- La Doua



Parrains : Jacques COULONUMR 5553, Bat. 403 - UCB Lyon 1 - La Doua
Jean-Michel GAILLARDUMR 5558, Bat. 741 - UCB Lyon 1 - La Doua




Le comportement de surveillance chez les mammifères terrestres. Marie-Anne Renard,
DEA 1997 Analyse et Modélisation des Systèmes Biologiques
Rapport bibliographique




Sommaire

1. Introduction


2. Etude sur le terrain

2.1. Composante aléatoire du comportement de surveillance
2.1.1. Composante aléatoire locale ou instantanée
2.1.2. Composante aléatoire séquentielle ou complexe

2.2. Coordination du comportement de surveillance au sein d'un groupe

2.3. Influence de divers facteurs sur le comportement de surveillance
2.3.1. Facteurs éthologiques
2.3.1.1. Influence de la taille du groupe
2.3.1.1.1. Résultats généraux
2.3.1.1.2. Interprétations et critiques
2.3.1.2. Influence de la position dans le groupe
2.3.1.3. Influence de la distance au voisin le plus proche
2.3.1.4. Influence de la composition du groupe : sexe, âge et statut social
2.3.1.5. Influence de la période de reproduction et des naissances

2.3.2. Facteurs écologiques
2.3.2.1. Influence de la densité et de la qualité de la nourriture
2.3.2.2. Influence de la visibilité
2.3.2.3. Influence de la distance à la zone-refuge la plus proche
2.3.2.4. Influence de la présence d'un prédateur potentiel
2.3.2.5. Influence de l'heure et de la saison

2.3.3. Discussion

3. Modélisation du comportement de surveillance

3.1. Premier type de modèle

3.2. Second type de modèle


4. Conclusion


Bibliographie





Le comportement de surveillance chez les mammifères terrestres. Marie-Anne Renard,
DEA 1997 Analyse et Modélisation des Systèmes Biologiques
Rapport bibliographique



 
 

1. Introduction


Dans le monde animal, presque toutes les espèces sont une source de nourriture potentielle pour d'autres espèces. Pour ne pas être capturées, ces proies disposent d'un vaste arsenal de moyens soit morphologiques (piquants, carapaces...), soit comportementaux (cris d'alarme, fuite...). La mise en place de ces moyens nécessite (ou est faciliter par) la détection du prédateur par la proie grâce au comportement de vigilance. Le terme vigilance désigne alors un acte moteur, le relevé de tête, interrompant l'activité en cours (l'affouragement en général) et suivi par un balayage visuel de l'environnement, les sons et les odeurs n'étant pas pris en compte. Il ne faut pas confondre le terme vigilance en éthologie avec celui employé en neurophysiologie. En effet, en neurophysiologie, "vigilance" est utilisé pour indiquer un niveau général d'activité physiologique du système nerveux central qui augmente les capacités de réponse ou de détection d'un animal aux changements de son milieu. Les éthologistes devraient plutôt employer le terme de surveillance.

Le comportement de surveillance présenterait diverses fonctions par ordre d'importance:

-la détection des prédateurs évidemment
-l'observation des conspécifiques
-la recherche alimentaire soit directement soit indirectement en surveillant ses congénères.
-l'évitement du kleptoparasitisme (non observé chez les mammifères).

Si la surveillance est vitale pour l'individu, elle peut aussi être dangereuse car la détection des prédateurs (tête levée) et la recherche de nourriture au sol sont en compétition. Les animaux doivent donc réaliser un équilibre précis entre ces deux activités pour ne pas mourir de faim ou être capturés par un prédateur. De nombreux auteurs s'intéressent au budget temps de ces deux activités.

Ce rapport tentera de faire le point sur ce comportement chez les mammifères où il reflète un caractère très complexe. Mais, dans certains cas, il n'existe pas d'exemples chez les mammifères, je donnerais alors des exemples pris chez des oiseaux où ce comportement a été majoritairement étudié.

Ce rapport sera constitué de deux parties : l'une concerne les études sur le terrain, l'autre la modélisation du comportement de surveillance et l'apport des travaux sur le terrain.

La première partie permettra de faire le point sur les réponses apportées à trois questions :

-l'animal relève-t-il la tête de façon imprévisible?
-les membres d'un groupe coordonnent-ils leur surveillance c'est-à-dire adoptent -ils une stratégie de groupe pour mieux résoudre le problème du compromis de temps entre la surveillance et la nutrition?
-quels sont les facteurs pouvant influencer ce compromis et comment?

La seconde partie portera sur des modèles élaborés à partir d'observations effectuées chez les oiseaux, ces derniers n'ayant été développés, pour le moment que chez les oiseaux.

Du point de vue pratique vous trouverez dans le texte des chiffres en italique, ils vous permettront, en vous reportant au tableau, de connaître les espèces étudiées.




 
  2. Étude sur le terrain


2.1. Composante aléatoire du comportement de surveillance


      2.1.1. Composante aléatoire locale ou instantanée

La plupart des modèles de surveillance prennent pour hypothèse que les animaux relèvent la tête aléatoirement, notamment le modèle de Pulliam (1973 : 52) . Ces modèles s'intéressent à la variable que constitue le délai entre deux relevés de tête successifs, DER (délai entre relevés). Certains chercheurs supposent que les DER doivent avoir une durée imprévisible pour qu'un prédateur ne puisse prédire quand sa proie lèvera la tête et ne puisse donc juger du meilleur moment pour attaquer (Lendrem et al. 1986).

Classiquement, l'imprévisibilité des DER est déduite à partir de l'ajustement de la distribution des fréquences observées à une distribution théorique aléatoire : la loi de Poisson ou la loi exponentielle négative . Chez les oiseaux, les résultats ont été contradictoires : pour certaines espèces aucune déviance entre les deux distributions n'a été trouvée (Bertram 1980 : 47 ; Elgar et Catterall 1981 : 50) , pour d'autres espèces on a une déviance significative, car les animaux évitent les DER très courts et/ou très longs (Elcavage et Caraco 1983 : 50) . Chez les humains (31) , Wawra (1988) démontre aussi que des étudiants à une table de réfectoire ne relèvent pas la tête aléatoirement : ils privilégient les DER courts aux dépens des longs.

Cela a entraîné le développement d'un modèle stochastique où un composant dépendant du temps interagit avec le processus aléatoire c'est-à-dire que la probabilité de relever la tête augmente comme une fonction linéaire du temps depuis que l'animal a commencé à manger. On aura, alors, beaucoup de DER courts et peu de longs DER (Lendrem et al. 1986). L'absence de déviance entre la distribution des fréquences des DER et la distribution prédite par ce modèle pour plusieurs espèces d'oiseaux (48, 49, 51) soulignerait alors la composante aléatoire de la surveillance. Mais Wavra (1988) montre qu'il existe une déviance chez les humains (31) entre les deux distributions.

Ces deux analyses, cependant, démontrent seulement l'existence d'une forme limitée de composante aléatoire dans le comportement : une composante aléatoire locale ou instantanée, car chaque DER est pris isolement sans tenir compte des précédents.


      2.1.2. Composante aléatoire séquentielle ou complexe

L'expression aléatoire instantanée doit être distinguée d'une expression aléatoire plus complexe : l'expression aléatoire séquentielle ou complexe qui prend en compte les DER antérieurs, c'est-à-dire peut-on prédire le ième DER à partir des DER précédents. Ces deux expressions peuvent être indépendantes : la succession des DER peut être tout à fait prévisible avec une distribution des fréquences parfaitement ajustée à une distribution aléatoire. Ainsi les observations effectuées sur les autruches (47) par Bertram (1980) montre que les intervalles entre deux relevés de tête successifs (DER) sont irréguliers c'est-à-dire distribués selon une loi exponentielle négative (Figure 1). Mais l'enchaînement de ces intervalles peut être tout à fait prévisible : par exemple, la séquence A-A-A-A-A-A-B-B-C-D pourra être répétée de façon méthodique (Desportes, Metcalfe et Monaghan 1987).


Figure 1: Pourcentage de chaque durée de DER chez l'autruche, d'après Bertram (1980).

Pour estimer le degré d'imprévisibilité d'une série chronologique, il faut détecter s'il existe des répétitions périodiques dans cette série. Des chercheurs français (Desportes et al. 1989; Desportes et Lauvergeon 1987) proposent d'avoir recours à l'analyse spectrale pour tenter de mettre en évidence l'interdépendance entre les valeurs d'une série de DER et détecter ainsi la périodicité et la prévisibilité d'une série de ces valeurs.

Dans son principe, l'analyse spectrale dérive des coefficients d'autocorrélation entre chaque valeur et celle qui précède (décalage de un), celle d'avant (décalage de deux) et ainsi de suite. Elle peut être assimilée à l'action d'un prisme qui décompose la lumière blanche selon sa structure spectrale (les fréquences) : il décompose une onde observée en ondes inaccessibles à l'observation directe. L'analyse spectrale permet de partager la séquence de valeur en différentes oscillations périodiques.

L'analyse spectrale d'une série de N DER (abrégé I dans les calculs) en fonction de leur ordre d'occurrence Xi a pour objet d'en identifier les composants périodiques (c'est-à-dire les harmoniques et les périodicités correspondantes). Chaque harmonique j correspond au nombre de fois où un cycle est répété dans la séquence entière, c'est donc un nombre entier qui va de 1 à N/2. Chaque périodicité T correspond à la "distance", en unité Xi, entre deux pics ou deux trous dans la série I. En pratique T=N/j.

L'analyse spectrale met en oeuvre la formule suivante qui utilise les coefficients de Fourier (aj et bj) :


Pour chaque harmonique possible j,
et

On peut alors calculer pour chaque harmonique la variance expliquée :


estime alors la variance entière de la série de valeur.
La proportion de variance expliquée par chaque harmonique est donnée par :

Pour une série complètement aléatoire la valeur moyenne de

On peut effectuer un graphe ou spectrogramme de l'analyse spectrale de la série des I en représentant gj en fonction de j ou de T. Le spectrogramme théorique pour une série entièrement aléatoire sera alors une droite horizontale .

La significativité des valeurs de gj ou de Sj peut ensuite être testée en utilisant des tests d'adéquation à un modèle théorique aléatoire, des tests d'homogénéité de la variance Sj, la détermination de la probabilité exacte des valeurs de gj et des intervalles de confiance.

Mais cette méthode est loin d'être idéale, car elle pose encore un certain nombre de questions comme :

-Comment interpréter, en ce qui concerne les mécanismes impliqués dans la surveillance, la dispersion des pourcentages de la variance expliquée par les différents harmoniques?
-Quelle est la valeur optimale du nombre de DER qu'il faut prendre en considération pour ne pas accepter ou rejeter à tort la périodicité et donc la prévisibilité d'une série?

Desportes et al. (1992) trouvent, avec l'analyse spectrale, pour deux espèces d'oiseaux (48, 54), une prévisibilité du comportement de surveillance.

Quenette et Desportes (1992) ont effectué une analyse spectrale sur quatre séries de DER provenant de deux femelles sangliers (20). Ils trouvent, pour chaque série, qu'une part importante de la variance est expliquée par un nombre limité d'harmonique. Ces quatre séries peuvent donc être considérées comme prédictibles (au moins à court terme) : les DER oscillent, par cycle, entre des DER courts et longs, entrecoupé de DER de durée intermédiaire.

Mais chacune de ces deux études est menée sur un nombre restreint d'animaux pendant un temps très court (série de DER courte) et sans tenir compte des variables environnementales ou biologiques qui peuvent influencer le comportement de surveillance, la généralisation de leurs conclusions, à toute une espèce ou même à tout un ordre, est donc très problématique. L'existence d'une composante aléatoire séquentielle nécessite donc de nombreuses autres études.

Puisque le comportement de surveillance pourrait être un événement non-aléatoire (au niveau séquentiel), il pourrait être décrit comme chaotique. Un comportement chaotique a une probabilité d'occurrence qui varie de façon périodique et régulière, il est donc prévisible, mais à court terme seulement. Si le comportement de surveillance est bien chaotique, il conviendrait donc de déterminer l'étendue de temps pendant laquelle il est prévisible et au-delà de laquelle il cesse de l'être, ainsi que d'étudier comment les prédateurs pourraient intégrer cette caractéristique à leur comportement de chasse.

Cela entraînerait aussi l'examen des coûts et des bénéfices de la composante aléatoire locale par rapport à la prévisibilité séquentielle du comportement de surveillance. Le principal bénéfice des relevés de tête aléatoires est qu'un prédateur ne peut prédire quand sa proie lèvera la tête et ne peut donc juger du meilleur moment pour attaquer (Lendrem et al. 1986). Par contre, l'un des coûts des relevés de tête aléatoires est que les animaux affourageants en groupe ne peuvent coordonner leurs surveillances puisque chaque individu est incapable de prédire quand les autres membres surveilleront sans relever la tête. Un système où les membres d'un groupe relèvent la tête de façon prédictive devrait entraîner, donc, un bénéfice mutuel.

2.2. Coordination du comportement de surveillance au sein d'un groupe

Chez certaines espèces le problème du choix entre la prise de nourriture et la surveillance vis-à-vis des prédateurs est résolu par des tours de garde : l'un des membres du groupe surveille pendant que les autres recherchent leur nourriture. Cela suppose des groupes relativement stables où chacun assume à tour de rôle une surveillance, car une sentinelle ne peut se nourrir durant sa garde.

Ceci est le cas, notamment, de la mangouste naine (24) étudiée par Rasa (1986, 1987, 1989a). Il s'agit d'un petit carnivore diurne africain qui vit en groupes familiaux matriarcaux de 2 à 28 individus (avec une moyenne de 12,6). Ces animaux se nourrissent d'arthropodes qu'ils déterrent. Ce régime alimentaire nécessite une fixation visuelle et olfactive sur la proie et donc l'attention entière de la mangouste. La présence, dans le groupe, d'individus qui ne se nourrissent pas mais qui scrutent les environs à la recherche d'éventuels prédateurs est donc extrêmement importante.

De fait, chez cette espèce, la surveillance coordonnée est de règle avec une moyenne de 1,7 gardes pour 10 membres adultes à tout moment. Dans les groupes de cinq individus, ou plus, 86,4% du temps total de garde, en moyenne, est effectué par des mâles subordonnés alors que le mâle alpha et toutes les femelles surveillent pendant seulement 13,6% de ce temps (Rasa 1987).

En général, le groupe de mangoustes naines passe la nuit dans une termitière. Quand le groupe la quitte au matin, un membre du groupe reste assis sur le haut de la termitière ou sur une branche d'un arbre voisin. Cet animal fait office d'arrière-garde. à une distance de 40 à 60 mètres du garde selon la densité du couvert, un second individu court à l'avant du groupe et prend une garde à un point élevé de l'aire. Quand le groupe passe devant cette sentinelle, celle-ci se tourne et change son statut d'avant-garde en arrière-garde. Quand ce second garde est en place, le premier garde abandonne son poste et coure rejoindre le groupe.

Pour rester en contact avec les autres, quand elle affourage (généralement dans les hautes herbes où la visibilité est réduite), la mangouste naine émet un "cri de contact" (contact call) . Le cri de contact de chaque individu diffère en hauteur. La sentinelle émet donc ce cri de contact qui augmente en volume avec l'augmentation de la distance entre le garde et le reste du groupe. Grâce à ce cri, le groupe est informé qu'un individu est de garde et où il se trouve. L'interruption de la nutrition par un balayage visuel de l'aire pour déterminer si un garde est présent n'est alors pas nécessaire. La garde chez la mangouste naine apparaît donc coordonnée principalement de façon acoustique. Mais il n'y a pas de vocalisation spécialisée indiquant la présence d'un garde, le "cri de contact" utilisé dans des contextes généraux pour maintenir la cohésion du groupe est simplement employé avec une augmentation de volume. Cela concorde avec l'hypothèse d'une coordination acoustique de la surveillance (Watchman's song) énoncée par Wickler (1985)

Le coût des gardes est généralement considéré comme la proportion de temps où un garde ne peut se nourrir du fait de la surveillance. Chez les groupes de mangoustes naines de cinq ou plus d'individus, ce coût des gardes (mâles subordonnés) peut être estimé comme 20,6% du temps journalier d'affouragement par individu. Dans les petits groupes (2-4 individus) le coût des gardes est plus élevé, 30,8% du temps journalier d'affouragement par individu. Le coût des gardes augmente donc quand la taille du groupe diminue et les gardes peuvent même devenir inefficaces, car il existe des moments où aucune sentinelle n'est présente (40% du temps d'affouragement pour les groupes de deux individus).

Pour les mangoustes naines, la pression de prédation est très élevée avec une fréquence de dérangement par les rapaces de 1,69/h, entraînant l'interruption de l'affouragement et la dissimulation des mangoustes, et une fréquence d'attaque de 0,13/h (Rasa 1987, 1989a). 92,3% des attaques des rapaces avortent, car le garde a signalé le prédateur. Le risque de prédation est cependant distribué inégalement entre les membres du groupe (Rasa 1986). Deux classes ont un risque élevé de prédation : les jeunes de moins de quatre mois et les gardes : 67% des adultes tués (n=18) étaient des sentinelles (Rasa 1987).

Bien que ce résultat semble contradictoire avec l'idée généralement admise qu'un garde est l'un des membres du groupe le moins exposé étant donné qu'il surveille activement les prédateurs, chez la mangouste naine il ne faut pas oublier que le groupe est mobile alors que le garde non. Cela signifie que le garde doit faire une course solitaire, généralement entre 60 et 80 m pour rejoindre le groupe. C'est durant de telles courses que les animaux sont tués par des rapaces qu'ils n'ont pas vus ou parce qu'ils ont été avisés trop tard par le garde prenant la relève. La garde a, donc, un réel coût pour l'individu du point de vue de sa propre survie. La non-coordination de la surveillance devrait augmenter ces risques, comme cela a été montré pour les petits groupes où la coordination n'est pas toujours possible du fait du manque d'individus disponibles.

La tendance des mâles sub-adultes a être plus actifs dans le comportement de garde malgré les risques de prédation élevé pourrait être due à deux facteurs (Rasa 1987) :

-en assurant la garde ils pourraient signaler leurs rangs élevés et maintenir ainsi la hiérarchie. En effet, des observations ont montré que des mâles de haut rang peuvent physiquement supplanter des mâles de rang plus faible à un poste de garde.
-les gardes survivants, étant donné leur fort risque de prédation, ont montré leurs qualités et peuvent être considérés par la femelle dominante comme des compagnons éventuels si le mâle dominant meurt. Sur les trois cas enregistrés sur le terrain où le mâle dominant est tué, la femelle dominante a toujours pris comme nouveau compagnon le mâle sub-adulte le plus actif dans le comportement de garde.

Ces deux hypothèses peuvent sembler paradoxales sachant que le mâle alpha n'effectue que peu de garde (< 5%). On peut avancer que, pour celui-ci, la signalisation de son rang serait superflue et, étant donné qu'il forme un couple permanent avec la femelle alpha, il n'est plus nécessaire qu'il montre ses qualités.

La surveillance coordonnée serait donc avantageuse pour la mangouste naine, sauf dans les groupes de moins de cinq individus où le système devient inefficace. On peut, quand même, se demander pourquoi un tel comportement de garde est rare, même chez les espèces vivant en groupes familiaux. Ce comportement de garde a été aussi noté par Horrock et Hunte (1986) chez le singe vert (35) . Mais, alors, il ne se rencontre que dans une situation très précise : les animaux affouragent dans un habitat ouvert (c'est-à-dire quand les animaux sont visibles) et où les humains sont des prédateurs potentiels. Ce comportement serait donc lié à la technique de chasse de l'homme.

La question de la coordination de la surveillance se pose aussi dans les groupes instables comme les groupes d'affouragement. Deux hypothèses sont possibles :

-les animaux relèvent la tête indépendamment les uns des autres. Alors, la probabilité que les périodes de surveillance de différents individus se chevauchent devrait augmenter avec la taille du groupe et la fraction de temps durant laquelle aucun membre du groupe ne surveille ne devrait jamais atteindre zéro (cela suppose que deux yeux sont aussi efficaces que quatre, six, huit...yeux et que la probabilité de fuite d'un animal vigilant ne diffère pas de celle d'un individu prévenu). Il s'agit d'une des hypothèses du modèle de Pulliam (1973) (cf. 2-1).
-les membres du groupe coordonnent leurs périodes de surveillance. Le chevauchement est alors évité et la garde complète dans un groupe est garantie. Les membres auront un maximum de sécurité avec un maximum de gain de temps. Mais pour Ward (1985) la coordination n'est valable que si le risque de prédation est très élevé et/ou si la taille du groupe est faible, car autrement le bénéfice potentiel est trop faible par rapport au coût en temps de la surveillance coordonnée. Il considère, en effet, que la coordination entre membres d'un groupe requiert un temps de surveillance des congénères et donc une perte de temps pour la surveillance des prédateurs. Wickler (1985) propose alors l'hypothèse de la coordination acoustique (Watchman's song ), qui supprimerait la nécessité de surveiller les congénères et diminuerait les coûts de la surveillance coordonnée (cas des mangoustes naines).

Pour tester l'hypothèse de l'indépendance chez le moineau domestique (50) Elcavage et Caraco (1983) notent le nombre n d'individus vigilants dans un groupe de taille N à un instant T (choisi aléatoirement). Si les individus balayent visuellement indépendamment les uns des autres, alors à tout moment la probabilité, que n des N individus (n=0,1,...,N) scrutent l'environnement, suit une loi binomiale de paramètres N et P. La probabilité P est estimée à partir de la proportion moyenne de temps allouée à la surveillance par les individus dans des groupes de taille N. Pour un groupe de taille N, les fréquences observées correspondent au nombre de fois où n des N individus balayent simultanément, les fréquences attendues sont déterminées sous la distribution binomiale. Pour chaque taille de groupe, les fréquences observées et les fréquences théoriques sont alors comparées avec un test de . L'utilisation de cette méthode, pour les grands groupes, est facilitée par l'emploi d'une caméra vidéo.

Chez le sanglier (20), Quenette et Gérard (1992) ont accepté l'hypothèse nulle de l'indépendance, pour chaque taille du groupe, et concluent à la non-coordination de la surveillance au sein des groupes d'affouragement des sangliers.

Chez l'homme (31), Wawra (1988) a démontré de manière graphique qu'apparemment les membres d'un groupe de deux et trois personnes n'alternent pas leurs balayages visuels.


Figure 2 : Proportion de temps allouée à la surveillance en fonction de la taille du groupe
chez l'homme (Wawra 1988).

En effet l'auteur établit un graphe du pourcentage de temps alloué à la surveillance en fonction de la taille de groupe comportant quatre lignes (Figure 2) représentant :

-le pourcentage de temps moyen où un individu relève la tête (ligne 1).
-la surveillance moyenne collective si le comportement de surveillance est alterné, c'est-à-dire, si deux individus, ou plus, ne lèvent jamais la tête au même moment (ligne 4). Elle est calculée comme le temps de surveillance individuelle moyen multipliée par la taille du groupe.
-la surveillance moyenne collective si les individus relèvent la tête indépendamment les uns des autres (ligne 2). Pour un groupe de deux individus avec des temps de surveillance x% et y% la surveillance collective est calculée par x+y-x*y /100 (Bertram 1980).
-la durée moyenne observée pour le groupe entier, c'est-à-dire, le pourcentage de temps où au moins un individu du groupe a la tête levée (ligne 3).

La ligne 3 (durée moyenne collective observée) est, alors, pratiquement confondue avec la ligne 2 (surveillance non-coordonnée).

Cette méthode a un énorme inconvénient : il est nécessaire de calculer le pourcentage de temps où au moins un individu à la tête levée pendant la durée d'observation, ce qui est difficilement faisable pour les groupes importants. D'ailleurs Wawra (1988) n'a pu le calculer que pour les tailles de groupes deux et trois seulement.

Lipetz et Bekoff (1981) montre que chez l'antilope d'Amérique (1) la surveillance n'est pas coordonnée, grâce à une méthode de corrélation basée sur des paires d'animaux. Pour chaque séquence de 3 à 5 secondes les animaux sont notés "1" s'ils ont la tête levée et "0" autrement. Les animaux sont regroupés par paire. Pour des tailles de groupe de trois et quatre, cela nécessite respectivement trois et six paires d'animaux. L'auteur effectue ensuite une corrélation, pour chaque taille du groupe. Une corrélation de zéro indique que les animaux relèvent la tête indépendamment d'un autre; une corrélation de -1, qu'ils alternent leurs relevées de tête et une corrélation de +1 qu'ils relèvent la tête simultanément. Pour l'antilope d'Amérique les auteurs trouvent une corrélation voisine de zéro quelle que soit la taille du groupe.

Cette méthode présente deux inconvénients majeurs :

-elle ne peut être employée que sur des petits groupes comme la méthode précédente, à moins d'utiliser des séquences vidéo comme dans la méthode utilisée par Elcavage et Caraco (1983) et de pouvoir ainsi faire des arrêts sur images.
-elle ne prend en compte que les individus deux à deux c'est-à-dire qu'elle teste le comportement d'un animal par rapport à un seul autre animal.

La méthode la plus probante, pour l'étude de la coordination de la surveillance, est donc celle proposée par Elcavage et Caraco (1983).


2.3. Influence de divers facteurs sur le comportement de surveillance

Pour quantifier la surveillance, les divers auteurs utilisent la méthode d'échantillonnage focalisée sur un individu (focal-sampling) , sur des périodes d'observations allant d'une à trente minutes, et/ou la méthode de balayages à intervalles de temps réguliers d'un groupe d'individus (scan-sampling ) (Altmann 1974). Ils commencent à observer l'animal lorsqu'il affourage dans des conditions non perturbées et ne présente aucun des signes de surveillance. Pour éviter le biais dû à la présence d'observateurs, ils prennent diverses précautions telles que l'observation à partir d'une tente ou d'un véhicule ou d'un point éloigné. Selon les auteurs, différentes variables dépendantes ont été étudiées :

- proportion de temps dévolu à la surveillance.
- durée de chaque exploration visuelle.
- nombre d'explorations durant chaque période d'observation.
-durée des intervalles entre deux relevés de tête successifs (DER).
- proportion d'individus ayant la tête levée simultanément dans un groupe.

L'influence de différents facteurs sur ces variables peut alors être mesurée. Il s'agit de :

-facteurs liés à l'organisation sociale ou à la biologie de l'espèce étudiée tels que la position dans un groupe, la taille du groupe, la distance au voisin le plus proche, la période de rut, la masse corporelle, le statut social, ou la présence de jeunes.
-facteurs écologiques tels que le type d'habitat, la saison, l'heure, la température ambiante, la luminosité, la distance au couvert le plus proche, ou la proximité du danger.

      2.3.1. Facteurs éthologiques

  • 2.3.1.1 Influence de la taille du groupe

    La plupart des études réalisées portent sur l'influence de la taille du groupe sur le comportement de surveillance.

        2.3.1.1.1. Résultats généraux

    Pour 24 des espèces de mammifères recensées dans notre étude (appartenant à sept ordres différents), la surveillance individuelle (quantité de temps dévolu à la surveillance ou nombre d'exploration durant chaque période d'observation) diminue quand la taille du groupe augmente (Hoogland 1979, 1981: 40, 41 ; Lipetz et Bekoff 1982 : 2 ; Underwood 1982 : 4, 6, 8 , 11; Holmes 1984 : 44 ; Alados 1985 : 13 ; Monaghan et Metcalfe 1985 : 27 ; Schaal et Ropartz 1985 : 7 ; Carey et Moore 1986 : 45 ; De Ruiter 1986 : 34 ; Lagory 1986 : 5 ; Wirtz et Wawra 1986 : 31 ; Jarman 1987 : 28 ; Rasa 1989 : 24 ; Cassini 1991 : 42 ; Quenette 1992 : 19 ; Scheel 1993 : 3, 4, 8, 9, 10, 11, 18, 21; Yaber et Herrera 1994 : 39). Cela représente, selon Elgar (1989), chez les mammifères et les oiseaux, 84 % des cas étudiés.

    La relation entre la surveillance individuelle et la taille du groupe, souvent non-linéaire, est caractérisée par une forte différence entre les individus solitaires et les individus groupés et par la présence d'un plateau variable suivant les espèces (Figure 3) : à partir de 6-7 individus pour l'ibex des Pyrénées (Alados 1985 : 13) , de 3-4 pour le lièvre européen (Monaghan et Metcalfe 1985 : 27), de 4-5 pour les humains (Wirtz et Wawra 1986 : 31) , de 15 pour le kangourou géant (Jarman 1987 : 28), de 5 pour la mangouste naine (Rasa 1989 : 24) , de 3-4 pour le sanglier (Quenette 1992 : 20) et de 8-9 pour le capybara (Yaber et Herrera 1994 : 39).


    Cependant certaines divergences existent par rapport au modèle de base :
    -Ainsi, chez les impalas (14) , Underwood (1982) note que la taille du groupe est corrélée positivement avec la proportion de temps dévolue à la surveillance individuelle et négativement avec la proportion d'individus ayant la tête levée simultanément dans un groupe. Alors que Burger et Gochfeld (1994) trouvent que la proportion de temps dévolue à la surveillance diminue quand la taille de groupe augmente. Ces contradictions pourraient venir du protocole d'étude et de la prise en compte ou non de certains variables interagissants avec la surveillance.
    -Chez certaines espèces, la corrélation négative entre la taille du groupe et le comportement de surveillance n'existe que si les individus solitaires sont pris en compte (Quenette 1992 : 20 , Rose et Fedigan 1995 : 29) . Cette relation a rarement été testée.
    - Quenette (20) , en 1990, observe une diminution globale de la surveillance individuelle quand on passe d'un individu solitaire à un groupe d'effectif 2-3 et une augmentation dans les groupes de taille 4-7. Cette augmentation viendrait du fait que les groupes de taille 4-7 ne se rencontreraient que pendant la période de rut. Or la période de rut peut entraîner une augmentation de la surveillance (cf. 1-3-1-5). D'ailleurs, en 1992, chez des sangliers captifs, il ne note plus d'augmentation pour les groupes de taille 4-7 mais une stagnation.
    - Rose et Fedigan (1995) notent, pour le capucin (29) , une corrélation négative entre le comportement de surveillance et le nombre de mâles dans le groupe, mais pas avec la taille du groupe. Cependant les auteurs soulignent que les tailles d'échantillon sont faibles.
    -Roberts (1988) observe une augmentation de la surveillance individuelle, chez le lapin de garenne (26) , quand le nombre d'individus augmente. Cela serait en relation avec la surveillance des congénères (surveillance sociale).

    A l'opposé, la surveillance collective, Sc, proportion de temps où au moins un individu surveille augmente quand la taille du groupe augmente (Monaghan et Metcalfe 1985 : 27 ; Jarman 1987 : 28 ; Rasa 1989 : 24 ; Quenette 1992 : 20 ; Yaber et Herrera 1994 : 39) . Mais la surveillance collective est parfois calculée à partie de la surveillance individuelle, Si, de chaque membre du groupe, de taille n, avec une formule telle que :


    Or, cette formule suppose que les animaux relèvent la tête indépendamment les uns des autres, ce qui est controversé (cf. 1-2). C'est notamment le cas pour Monaghan et Metcalfe (1985) chez le lièvre européen (27) . Mais il est vrai qu'il est difficile de noter, sur le terrain, la proportion de temps pendant laquelle au moins un individu surveille dans les grands groupes.

          2.3.1.1.2. Interprétations et critiques

    Le comportement animal peut être analysé selon deux niveaux généraux :
    -la cause proche qui inclue la compréhension de la dynamique des systèmes vivants au niveau morphologique, physiologique et comportemental aussi bien que les processus fondamentaux du fonctionnement d'ensemble d'organismes (Quenette 1990).
    -la cause ultime qui comprend l'étude de la fonction des caractéristiques phénotypiques, c'est-à-dire leur contribution aux valeurs adaptatives ou de survie, avec l'hypothèse fondamentale qu'elles ont été déterminées par la sélection naturelle (Quenette 1992).

    Selon la cause ultime, la diminution de la surveillance, avec la taille du groupe, permettrait l'augmentation du temps alloué à la nutrition. De plus, le risque de prédation n'augmenterait pas :
    -soit à cause de l'effet de dilution énoncé par Hamilton (1971), c'est-à-dire que les prédateurs sont limités dans le nombre de proies qu'ils peuvent tuer dans un seul groupe.
    -soit à cause de l'hypothèse des yeux multiples de Pulliam (1973).
    -soit à cause de l'effet de confusion énoncé par Vine (1971): il est difficile pour le prédateur de traquer les grands groupes et de rester focalisé sur l'animal sélectionné pendant toute la chasse.
    Donc la valeur sélective serait maximisée.

    Selon la cause proche, la diminution de la surveillance pourrait être due à un mécanisme d'allélomimétisme, c'est-à-dire, imiter ce que les autres font. La présence de congénères se nourrissant sur la même parcelle (patch) peut entraîner un individu à augmenter, par imitation, le temps alloué à la nutrition et donc à diminuer son temps de surveillance. Ainsi, un individu se nourrissant en présence d'au moins un congénère diminuera sa surveillance. Cependant, ce mécanisme pourrait être accompagné par une surveillance visuelle continue des congénères (Quenette 1992).

    D'un autre point de vue, la diminution de la surveillance, avec l'augmentation de la taille du groupe, pourrait être due à l'augmentation de la compétition dans l'acquisition de la nourriture. Les individus des grands groupes alloueraient moins de temps à la surveillance, car ils devraient passer plus de temps à chercher leur nourriture (Hoogland 1979). Mais la surveillance peut aussi augmenter s'il est nécessaire de surveiller les congénères. C'est le cas du lapin de garenne (Roberts 1988 : 26) .

    Ces interprétations pourraient être remise en question par l'article de Lima (1994) sur les variations du risque de prédation au sein d'un groupe. En effet le délai de fuite vis-à-vis d'un prédateur varie, chez deux espèces d'oiseaux, entre les animaux qui détectent l'attaque et ceux qui ne la détectent pas. Cela varie aussi, au sein de cette dernière catégorie, entre les animaux vigilants au moment de l'attaque (21 secondes) et ceux non-vigilants (33 secondes). Ces derniers ont donc une probabilité d'échapper au prédateur plus faible. Cela modifie donc le rapport coûts-bénéfices entraînant la maximisation de la valeur sélective. Ce rapport est aussi modifié par les travaux de Fitzgibbon (1989) sur le guépard car ils montrent que les guépards attaquent préférentiellement les gazelles de Thomson (10) dont les proportions de temps allouées à la surveillance sont les plus faibles. Ces gazelles seraient plus faciles à capturer et donc préférées par les guépards pour deux raisons :
    -leurs délais de fuite sont plus importants que ceux des gazelles plus vigilantes.
    -elles seraient en mauvaises conditions physiques et donc incapables de courir aussi vite que celles en meilleures conditions.

    La notion de groupe, et donc de taille, varie selon les auteurs. Ainsi, Lagory (1986) considère comme membres d'un même groupe les cerfs de Virginie (6) exhibant des comportements de cohésion. Pour Scheel (1993), un ongulé est considéré comme membre d'un groupe s'il est localisé à moins de 10 longueurs de corps d'un autre membre du groupe. Le terme de "groupe" concerne, donc, selon l'espèce étudiée le groupe social (stable) ou le groupe d'affouragement (instable).

    Enfin d'après Elgar (1989), la corrélation négative entre la taille du groupe et le comportement de surveillance pourraient aussi se produire si les deux variables sont corrélées à une troisième variable (variable confondante). En conséquence, il serait impossible de conclure si la diminution du comportement de surveillance d'un individu est le résultat de la présence dans un grand groupe ou pour toute autre raison. Par exemple, si le taux de relevés de tête est corrélé négativement avec la durée des périodes de nutrition et que cette durée augmente avec la taille du groupe alors la corrélation entre le taux de relevés de tête et la taille du groupe pourrait être due à une covariation avec la durée des périodes de nutrition. Il est alors nécessaire de contrôler ces variables soit statistiquement, soit expérimentalement. Or la plupart des études sur le terrain ne prennent même pas en compte les principales variables confondantes, elles sont donc incapables de conclure. De plus il est n'est pas évident de savoir quelle est la variable confondante, cela est même pratiquement impossible.


  • 2.3.1.2. Influence de la position dans le groupe

    Hamilton, en 1971, (effet de dilution) et Vine en 1971 (effet de confusion) prédisaient que les animaux à la périphérie d'un groupe, avaient un risque de prédation plus élevé que les animaux au centre du même groupe, car ils avaient un plus grand domaine de danger, et devaient donc être plus vigilant vis-à-vis des prédateurs. En effet, en général, chez la plupart des espèces de mammifères étudiées sur le terrain, la surveillance individuelle des animaux périphériques est supérieure à celle des animaux centraux (Figure 3) (Hoogland 1979, 1981 : 40, 41 ; Lipetz et Bekoff 1982 : 2 ; Underwood 1982 : 6, 8, 11, 14; Alados 1985 : 13 ; Bednekoff et Ritter 1994 : 1 ; Burger et Gochfeld 1994 : 4, 11, 14, 15, 16, 21, 38). Cependant, Underwood (1982) ne trouve aucune différence significative pour les buffles (4) , de même que Robinson (1981) pour les singes capucins (29) . Burger et Gochfeld remarquent de plus que les espèces où les animaux périphériques ont les taux de relevés de tête les plus élevés ont des prédateurs attaquant, en majorité, à la périphérie d'un groupe ( 11, 21) .

    Mais d'autres variables pourraient interférer avec la position dans le groupe et expliquer l'augmentation de la surveillance des animaux périphériques.

    Cet "effet position" est l'une des variables confondantes d'Elgar (1989), car la proportion d'individus à la périphérie diminue quand la taille du groupe augmente et donc la surveillance individuelle moyenne diminue. Cela s'applique à toutes les études où les animaux étudiés sont choisis au hasard, ce qui est le cas de la plupart.

    Mais encore une fois les notions de centre et de périphérie sont très subjectives et difficiles à apprécier. Alados (1985) définit un ibex des pyrénées (13) comme "central" lorsqu'il est entouré par d'autres individus. Autrement il est dit "périphérique".


  • 2.3.1.3. Influence de la distance au voisin le plus proche

    Ces distances, sont en général, mesurées en longueur de corps et regroupées par classe. Cette distance qui sépare un individu des autres membres du groupe est probablement un compromis entre celle qui procure la meilleure détection des prédateurs et celle qui assure la meilleure opportunité d'affouragement. La surveillance est corrélée avec la distance au plus proche voisin pour beaucoup d'espèces mais soit positivement (Robinson 1981 : 34 ; Holmes 1984 : 44) soit négativement (Underwood 1982 : 4, 6, 8) . On peut penser que la corrélation négative serait liée, plutôt, à la surveillance des congénères et la corrélation positive plutôt à celle des prédateurs. Stanford (1995) observe une corrélation négative pour les mâles et une corrélation positive pour les femelles (30) .


  • 2.3.1.4. Influence de la composition du groupe : sexe, âge et statut social

    Les mâles surveillent plus souvent (ou plus longtemps) que les femelles pour la plupart des espèces (Keverne et al. 1978 : 36 ; Alados 1984 : 13 ; De Ruiter 1986 : 34 ; Wirtz et Wawra 1986 : 31 ; Rasa 1989a : 24 ; Burger et Gochfeld 1994 : 11, 15, 21 ; Rose et Fedigan 1995 : 29) en rapport peut-être à une compétition entre mâles (surveillance sociale) ou à la territorialité des mâles. Mais Schaal et Ropartz (1985) observent que les femelles surveillent plus longtemps que les mâles chez les daims (7) . McDonough et Loughry (1995) constatent que la proportion de temps allouée à la surveillance, chez le tatou à neuf bandes (25), ne dépend pas du sexe. Massemin et al. (1993) arrivent à la même conclusion pour la marmotte alpine (43) , mais la taille d'échantillon (n=2) est très faible.

    La corrélation entre l'âge et le comportement de surveillance est négative (Holmes 1984 : 44 ; Carey et Moore 1986 : 45) , positive (De Ruiter 1986 : 34 ; Massemin et al. 1993 : 43 ; Armitage et Corona 1994 : 45) ou non significative (Robinson 1981 : 34 ; Schaal et Ropartz 1985 : 7 ; McDonough et Loughry 1995 : 25) en fonction des espèces. Les corrélations négatives ou positives seraient liées à l'inexpérience des juvéniles, à leur naïveté à différencier leurs prédateurs des espèces inoffensives. La corrélation négative pourrait être due aussi à un éloignement progressif du juvénile de sa mère, celui-ci devant alors se prendre en charge, ou à une plus forte demande nutritionnelle des jeunes par rapport aux adultes entraînant une diminution du temps disponible pour la surveillance.

    Aucune relation évidente n'a pu être déterminée entre le rang hiérarchique et la surveillance (Rose et Fedigan 1995 : 29) . Pourtant Keverne et al. (1978) ont remarqué, chez les singes musqués (36) que les mâles et les femelles dominants surveillent moins les autres membres du groupe que les individus subordonnés. Cela serait lié à la nécessité pour les dominés d'éviter les attaques des dominants. Mais les travaux de De Ruiter (1985) contredisent cette hypothèse étant donné qu'il ne trouve aucune différence entre la surveillance des subordonnées quand le mâle alpha est leur plus proche voisin et celle où il ne l'est pas. Chez les marmottes à ventre jaune (45) , les femelles non-reproductives qui sont socialement subordonnées à la femelle reproductive allouent plus de temps à la surveillance que les autres membres du groupe (Armitage et Corona 1994) or elles sont harcelées par la femelle reproductive ce qui confirme l'hypothèse que la surveillance serait liée, dans certains cas, à la nécessité pour les subordonnés d'éviter les attaques des dominants. Yaber et Herrera (1994) notent aussi que les capybaras mâles subordonnés (39) surveillent plus que les autres individus. Chez la mangouste naine, la surveillance n'est pratiquement le fait que des mâles de rang inférieur (Rasa 1987, 1989a, 1989b : 24). Rose et Fedigan (1995 : 29) observent toutefois que dans trois groupes sur quatre le mâle alpha est l'individu le plus vigilant de son groupe, cela pourrait être lié à la protection de la progéniture puisque le mâle alpha a engendré la majorité des juvéniles. Mais cette relation a été peu étudiée.

    À la vue de ces résultats, le sexe, l'âge et le statut social semblent fortement interdépendants, il est donc nécessaire de les étudier simultanément, et non plus séparément, pour connaître leurs influences respectives sur la surveillance. C'est notamment ce qu'à fait Rasa (1986, 1987, 1989a, 1989b) sur les mangoustes naines.

    Le sexe pourrait entraîner une relation entre la taille du groupe et la surveillance si la sex-ratio varie avec la taille du groupe, comme chez le coati (22), où les mâles sont solitaires et les femelles vivent en groupe (Burger et Gochfeld 1992) et si les mâles ont des taux de relevés de tête supérieurs aux femelles. De même, le rang hiérarchique pourrait entraîner la relation taille du groupe-surveillance si les animaux subordonnés sont exclus des grands groupes comme chez le lièvre européen (Monaghan et Metcalfe 1985 : 27) . Une prépondérance des juvéniles dans les grands groupes entraînerait aussi cette relation si les juvéniles sont moins vigilants que les adultes.


  • 2.3.1.5. Influence de la période de reproduction et des naissances

    Pendant la période de reproduction, l'accès aux femelles entraîne une forte compétition entre les mâles, aboutissant à une augmentation du temps de surveillance pour ceux-ci (Underwood 1982 : 8, 14 ; Alados 1985 : 13) . La recherche de femelles réceptives entraîne aussi cette augmentation. Une analyse du comportement de surveillance séparée pendant cette période est donc nécessaire, car autrement cela peut fausser les résultats, comme pour le sanglier (cf. 1-3-1-1-1).

    Alors que la présence des jeunes induit une augmentation du temps de surveillance chez les femelles (Lipetz et Bekoff 1982 : 2 ; Schaal et Ropartz 1985 : 7 ; Armitage et Corona 1994 : 45 ; Burger et Gochfeld 1994 : 4, 11, 14, 15, 16, 21, 38) . Ainsi, la surveillance des mères guépards est corrélée positivement avec le nombre de petits et négativement avec leurs âges, c'est-à-dire, que la mère surveille d'autant plus qu'elle a de nombreux petits et qu'ils sont jeunes (Caro, 1987 : 23) . Cela est lié à une forte prédation des jeunes par d'autres carnivores, tels que le lion (Panthera leo) et la hyène tachetée (Crocuta crocuta ) qui augmente avec la taille de la portée et diminue avec l'âge des jeunes. Chez les chiens de prairie à queue noire et ceux à queue blanche (40, 41) , Hoogland (1979) observent que les adultes sont moins vigilants après la première émergence du terrier des juvéniles. Or l'infanticide est très fréquent chez ces deux espèces principalement sur des jeunes avant l'émergence. Les femelles doivent donc surveiller les terriers contenant leurs jeunes (Hoogland 1985).

    Donc ces deux périodes sont deux événements majeurs dans la surveillance. Elles sont étroitement liées à la composition du groupe et doivent être prise en compte dans une étude de l'influence du sexe, de l'age et /ou du statut social. Autrement une surveillance plus forte des femelles par rapport à celle des mâles pourrait être due seulement à la présence de jeunes.


        2.3.2. Facteurs écologiques

  • 2.3.2.1. Influence de la densité et de la qualité de la nourriture

    Barnard (1980) a pu démontrer que la densité des graines était corrélée négativement avec le taux de relevés de tête et positivement avec le taux de picorage chez le moineau domestique (50) . Cette variable influence donc bien le comportement de surveillance.

    La variation de densité de la nourriture serait la plus importante des variables confondantes. Quelques chercheurs contrôlent cette variable en étudiant les animaux dans un milieu de densité alimentaire constante (Jarman 1987 : 28) ou, en captivité, en apportant la même quantité de nourriture à tout les points d'alimentation (Quenette 1992 : 20) .

    Barnard (1980) démontre aussi que les grands groupes se rencontrent dans les parcelles de haute densité. On peut donc estimer que la corrélation négative qu'il trouve entre la taille du groupe et le taux de relevés de tête est une conséquence de la relation entre le taux de picorage et la densité des graines. Les moineaux picorent plus souvent dans les aires de haute-densité en nourriture et ces aires attirent beaucoup d'oiseaux.

    Il est donc absolument nécessaire de contrôler cette variable et de tester l'existence d'une corrélation chez les mammifères entre le comportement de surveillance et la densité de nourriture.

    La qualité de la nourriture peut aussi influencer le comportement de surveillance. Les phacochères (18) surveillent moins quand l'herbe est luxuriante que quand elle est desséchée (Scheel 1993).

  • 2.3.2.2. Influence de la visibilité

    L'environnement physique, comme la visibilité, n'a pas le même effet sur la surveillance selon les espèces. Ainsi pour certaines espèces la surveillance augmente dans les habitats ouverts (Schaal et Ropartz : 1985 7 ; Scheel 1993 : 11 ; Otter 1994 : 47) contrairement à d'autres chez qui elle diminue (Underwood 1982 : 6, 8, 11, 14; Carey et Moore 1986 : 45 ; De Ruiter 1986 : 34 ; Lagory 1986 : 6 ; Scheel 1993 : 18 ; Bednekoff et Ritter 1994 : 1) . Si une absence de visibilité (habitat fermé) permet aux prédateurs d'initier des attaques plus près de la victime potentielle, alors la surveillance devrait augmenter avec la diminution de la visibilité (Lima 1987b). De même, l'augmentation de la visibilité à l'intérieur d'un habitat devrait sûrement faciliter la détection des prédateurs et des signaux d'alerte des congénères. Si, cependant, l'absence de visibilité signifie que la proie potentielle est moins repérable par le prédateur alors la surveillance devrait diminuer (Otter 1994 : 46). Dans les habitats fermés, le balayage visuel pourrait être remplacé par une coordination acoustique : watchman's song (Wickler, 1985).

    L'utilisation de promontoires rocheux permet d'augmenter la visibilité et donc la détection des prédateurs chez la marmotte grise (Tyser 1980 : 44) .

  • 2.3.2.3. Influence de la distance à la zone-refuge la plus proche

    Le temps alloué à la surveillance est souvent corrélé positivement avec la distance à la zone-refuge la plus proche (Holmes 1984 : 44 ; Carey et Moore 1986 : 45 ; Cassini 1991 : 42) . Mais ce n'est pas une généralité, le cas inverse se rencontre aussi (Lima 1987b, Armitage et Corona 1994 : 45) . En effet, quand la distance augmente l'animal peut (Lima 1987b):
    -augmenter sa surveillance pour détecter un prédateur plus tôt et donc augmenter la probabilité de s'échapper (Cassini 1991 : 42)
    -ou diminuer sa surveillance pour augmenter son taux d'ingestion de nourriture de telle façon qu'il obtient un taux désiré le plus rapidement possible et donc qu'il diminue le temps pendant lequel il est vulnérable.

    L'influence de la visibilité et celle de la distance à la zone-refuge la plus proche varient en fonction des espèces, cela suggère que la surveillance dépend des capacités sensorielles des proies, de leurs écologies, mais aussi de celles des prédateurs potentiels.

  • 2.3.2.4. Influence de la présence d'un prédateur potentiel

    Pour les mammifères, les résultats des effets de la présence de prédateurs potentiels sont ambigus. Ainsi, chez le tamarin et le saïmiri aurore, la présence d'un objet menacant (animaux empaillés) n'entraîne pas d'augmentation de la surveillance (Caine et Marra 1988 : 37) . Au contraire le lapin de garenne (26) est plus vigilant en présence d'un renard empaillé (Roberts 1988) dû fait, certainement de la sensation de danger. Le tatou à neuf bandes (25) est, de même, beaucoup plus vigilant après un test de distance de fuite (McDonough et Loughry 1995). Scheel (1993) observe que la présence d'un lion n'a aucune influence sur la surveillance pour huit espèces d'ongulés (3, 4, 8, 9, 10, 11, 18, 21), mais si le lion n'a pas été détecté ceci est très logique.

  • 2.3.2.5. Influence de l'heure et de la saison

    L'heure, ainsi que la saison, peuvent aussi influencer la surveillance. Le temps alloué à la surveillance augmente au début de la saison des pluies pour certaines espèces tropicales (De Ruiter 1986 : 34). La surveillance augmente le matin et à la fin de la journée pour certaines espèces (Caine et Marra 1988 : 37 ; Hoogland 1979 : 40, 41 ; Burger et Gochfeld 1994 : 11, 16), diminue en soirée pour d'autres (Roberts 1988 : 26) . Cela peut être lié aux périodes de chasse comme pour le guépard (Caro 1987 : 23). Chez l'antidorcas ( Bednekoff et Ritter 1994 : 1) la surveillance nocturne est supérieure à la surveillance diurne or la plupart de ses prédateurs sont diurnes, le risque de prédation est donc plus élevé la nuit. Le zèbre et le gnou (11, 21) surveillent plus durant les nuits de pleine lune et moins durant la journée(Scheel 1993) du fait des prédateurs nocturnes tel que le lion.


      2.3.3. Discussion

    Les facteurs écologiques pourraient être une source importante de variation pour expliquer le comportement de surveillance, leurs influences doivent donc être étudiées plus précisément.

    L'hétérogénéité des résultats, mise en évidence lors des études de terrain, pourrait dépendre, en partie, des méthodes et des conditions de la prise des données, du choix des variables dépendantes, des définitions intuitives ou équivoques de plusieurs concepts (groupe social, type d'habitat, risque de prédation, périphérie et centre d'un groupe...) aussi bien que de la présence de contraintes spécifiques à chaque espèce qui influenceraient la surveillance.

    Effectivement, le choix des critères pour définir les actes de surveillance change selon les auteurs. Il serait nécessaire d'analyser plus précisément les caractéristiques des balayages visuels sur la base des critères morphologiques et de leurs durées puisque leurs qualités informatives dépendent de ces paramètres. Un long balayage, avec la tête levée au niveau de l'épaule, n'aura pas la même valeur informative qu'un bref levé de tête au niveau de l'herbe.

    Les contraintes spécifiques à l'espèce, telles que la masse corporelle, les capacités sensorielles, l'organisation sociale et le cycle reproducteur, pourraient aussi expliquer la diversité des résultats. Une meilleure compréhension de la surveillance devrait inclure ces contraintes aussi bien que le contexte spatial et temporel.

    De plus, plusieurs concepts intuitifs (type d'habitat, individus périphériques et centraux) ne sont pas définis dans un sens unitaire et précis. Ainsi le risque de prédation selon les auteurs dépend de la distance aux aires de refuges, de l'obstruction visuelle, du taux d'attaque ou du temps d'attaque.

    Enfin il est nécessaire d'étudier conjointement les facteurs et non plus séparément pour mieux comprendre leurs influences respectives sur la surveillance.



     
      3. Modélisation du comportement de surveillance



    Cette modélisation est dérivée de la théorie des jeux dans laquelle le choix fait par un animal entre deux alternatives implique nécessairement que "quelque chose" est maximisé.

    Ces modèles sont basés sur le postulat que les choix comportementaux faits par un animal sont modelés par la sélection naturelle, selon le principe de maximisation de la valeur sélective des individus d'une population.

    Dans les conditions naturelles, l'animal doit résoudre ce problème : étant une proie potentielle il doit décider pendant l'affouragement entre scruter l'environnement pour détecter l'attaque d'un prédateur ou manger pour ne pas mourir de faim. La décision de "l'animal idéal" dépendra du critère d'optimisation (apport énergétique net par unité de temps et/ou évitement des prédateurs) et des contraintes sur le comportement.

    On peut distinguer deux types de modèles (Quenette 1990) :
    -ceux qui se concentrent sur la probabilité de détecter un prédateur et sur l'influence du risque de prédation (Pulliam 1973; Elgar et Catterral 1981; Hart et Lendrem 1984; Lendrem 1986; Ruxton 1996)
    -ceux qui étudient le problème du compromis (trade-off) entre la prise de nourriture et le balayage visuel à partir du budget-temps de ces activités (Caraco 1979; McNamara et Houston 1986, 1992).

    Actuellement tous les modèles disponibles ont été établis à partir d'observations effectuées sur des espèces d'oiseaux, aucun sur des espèces de mammifères.


    3.1. Premier type de modèle

    La formalisation de Pulliam (1973), établie à partir d'observations comportementales faites sur les pinsons, constitue le point de départ.

    L'auteur se propose de déterminer la probabilité de détecter un prédateur durant la phase finale de l'attaque, quand il est à découvert, sur la base de quatre hypothèses :
    -l'attaque du prédateur est aléatoire (imprévisible par la proie potentielle).
    -les oiseaux se comportent indépendamment les uns des autres.
    -chaque membre du groupe relève sa tête avec un taux moyen de l levés de tête par minute et les événements "balayages" sont instantanés.
    -l'intervalle entre les explorations visuelles (DER) est généré par une loi de Poisson c'est-à-dire que les individus relèvent la tête aléatoirement.

    Dans ce cas, la probabilité pour tout individu que cette durée soit inférieure ou égale à un quelconque t constant est donnée par :


    Donc la probabilité qu'au moins un individu lève la tête pendant un intervalle de longueur t pour un groupe de taille n est donnée par :


    Cela est égal à 1- la probabilité qu'aucun individu ne lève sa tête durant l'intervalle t :


    Du fait de l'indépendance du levé de tête entre les individus, c'est égal à :


    Donc si tout les animaux relèvent leur tête avec un taux l, la dernière expression s'écrit :


    Soit t le temps nécessaire à un prédateur pour effectuer la phase finale à découvert de son attaque, alors la dernière équation correspond à la probabilité Pn de détecter l'attaque d'un prédateur pour un groupe de n individus avec un taux l de levé de tête avec l'hypothèse implicite que la probabilité qu'un individu ne détecte pas l'attaque d'un prédateur s'il a la tête levée est nulle :


    Donc le modèle prédit que la probabilité de détection augmente avec la taille du groupe si l et t restent toujours constants. Cela correspond à l'hypothèse des "yeux multiples" de Pulliam. Cela constituerait alors l'un des avantages de la vie en groupe. Il prédit aussi qu'un oiseau rejoignant un groupe peut réduire son propre taux l de balayage visuel sans diminuer la probabilité de détection Pn si t reste constant :


    Cela veut dire aussi, que pour t et Pn constants, le taux de balayage l diminue quand la taille du groupe augmente.

    En cas de r attaques, si l'on pose l'hypothèse que la probabilité de détection de chaque approche est indépendante des autres, alors la probabilité de détecter chacune des r approches est égale à :


    Mais ce modèle soulève de nombreuses objections:
    -au niveau des hypothèses sous-jacentes :

      1. la composante aléatoire est rejetée, au niveau séquentiel, par toutes les études de terrain connues(cf. 1-1-2). La première équation ne serait donc pas toujours valable.
      2. l'hypothèse de l'instantanéité des relevés de tête, c'est-à-dire que leur durée est négligeable, ne peut être que rejetée (Elgar et Catterral 1981).
      3. dans ce modèle tous les individus ont le même taux l. Or ce n'est pas vrai biologiquement. l représente alors la moyenne des taux des membres du groupe. Donc la variabilité individuelle n'est pas prise en compte.
      -ce modèle n'a été élaboré qu'à partir d'une seule espèce d'oiseaux. Il ne permet donc pas de prendre en compte la variabilité interspécifique.
      -la simplicité excessive de ce modèle qui montre une description et des hypothèses explicites ou implicites à peine compatibles avec la réalité biologique.

    Ces objections ont entraîné l'élaboration d'autres modèles. Hart et Lendrem (1984) incorporent dans leur modèle l'idée que la probabilité de détection dépend du taux de balayage visuel (l) aussi bien que de la distribution fréquentielle des DER. Alors deux individus avec le même taux moyen de balayage, mais avec différents patrons de balayage, n'ont pas la même probabilité de détecter un prédateur et donc pas la même valeur de survie. Ils ne font donc plus l'hypothèse de l'instantanéité des DER. C'est le principal progrès par rapport au modèle de Pulliam. Ce modèle essaye aussi de prendre en compte les techniques de chasse d'un prédateur : celles d'un lion, Panthera leo, chassant une autruche. Ils considèrent trois techniques de chasse :
    -le lion qui attaque sans se préoccuper du comportement de l'autruche
    -le lion qui attaque seulement si l'autruche se nourrit (tête baissée), et qui autrement attend jusqu'au début d'une nouvelle séquence de prise de nourriture
    -le lion qui attend toujours, pour attaquer, le début d'une nouvelle séquence de prise de nourriture.

    Dans le cas d'une autruche seule :
    Soit ps la proportion de temps de surveillance, et f(t) la densité de probabilité des DER. ps et la forme discrète de f(t) peuvent être obtenu empiriquement.

    Si le lion attaque au hasard , (1-ps) des attaques devraient se faire quand l'autruche a la tête baissée et le début de l'attaque sera indétecté.

    Une attaque aléatoire a plus de chance de réussir au cours d'un DER long que dans un DER court, et au cours d'une durée de DER fréquente qu'au cours d'une durée peu fréquente. La densité de probabilité que toutes les attaques réussissent dans un intervalle donné, ts, est :


    g(t) décrit la distribution fréquentielle des longueurs des intervalles où un lion attaquant aléatoirement fait irruption.

    La probabilité de détection dépend de la longueur de l'intervalle où le lion attaque. Si cette longueur est inférieure à t, temps nécessaire à un prédateur pour effectuer la phase finale à découvert de son attaque, alors la probabilité sera égale à un. Si cette longueur est supérieure à t alors la détection dépendra du moment dans l'intervalle où le lion a commencé son attaque, c'est-à-dire, que dans t /t occasions l'attaque commencera à moins de t secondes du prochain relevé de tête et le prédateur sera détecté. Donc la probabilité de détection d'une attaque commencée au hasard à l'intérieur d'un DER est donnée par :


    Cependant, dans Ps occasions, l'autruche aura la tête levée quand l'attaque commencera. La probabilité totale de détection d'une attaque aléatoire est alors :


    Pour la seconde technique de chasse , dans (1-ps) occasions l'autruche a la tête baissée et alors la probabilité de détection est égale à G(t). Dans les ps occasions où l'attaque est retardée jusqu'au prochain DER la probabilité de détection est donnée par :


    F(t) est la probabilité que la durée du prochain DER soit inférieure à t. Donc pour la seconde technique de chasse la probabilité totale de détection est donnée par :


    Pour la troisième technique où le lion attend toujours le début d'un DER pour attaquer, la probabilité totale de détection est égale à :


    Cas d'un groupe d'autruches :
    Les deux auteurs, pour éviter de faire l'hypothèse de l'indépendance entre les membres du groupe, considèrent le groupe comme une unité et veulent connaître quelle est la probabilité que le groupe détecte un prédateur. Ils obtiennent F(t) et G(t) à partir de la distribution des intervalles où tous les oiseaux ont la tête baissée, ps étant la proportion observée de temps où au moins un oiseau a la tête levée. La surveillance collective est alors calculée grâce aux équations précédentes de P1, P2 et P3.

    Si je récapitule, par rapport au modèle de Pulliam, le modèle de Hart et Lendrem (1984) fait l'économie de certaines hypothèses : l'instantanéité des DER, l'attaque aléatoire des prédateurs, la distribution aléatoire des DER, l'indépendance (la non-coordination) entre les individus. Ce modèle est donc plus réaliste que celui de Pulliam. Mais pour le tester il est nécessaire de connaître la proportion de temps où au moins un individu surveille, ce qui est difficile à obtenir pour de grands groupes. De plus il présente avec le modèle de Pulliam (1973) plusieurs hypothèses communes et qui peuvent être controversées :
    -les auteurs supposent que la probabilité de détection d'une attaque est égale à un quand l'autruche à la tête levée et à zéro quand elle a la tête baissée. Cela veut dire que si l'autruche surveille, elle ne peut échouer dans la détection des prédateurs et qu'au contraire, si elle a la tête baissée elle n'a aucune chance de détecter le prédateur. Ils supposent donc que seule la surveillance visuelle existe.
    -ils estiment que la probabilité de détection d'un prédateur avant qu'il n'attaque est nulle.

    Le modèle de Hart et Lendrem constitue donc une avancée par rapport au modèle de Pulliam (1973), mais il pourrait être encore affiné en y intégrant d'autres facteurs comme la taille du groupe, la distance au couvert le plus proche, la visibilité..., qui pourraient influencer la probabilité de détection, et en changeant les hypothèses précédentes sur la probabilité de détection.


    3.2. Second type de modèle

    Ces modèles supposent que la survie d'un individu dépend directement de ses capacités à éviter les prédateurs et à se procurer sa ration journalière de nourriture.

    Ces modèles veulent calculer la probabilité de survie des animaux à partir des coûts et des bénéfices associés à chaque activité. Ainsi, le temps alloué à la nutrition permet à l'animal de diminuer le risque de faim mais augmente le risque d'être capturé et le temps alloué à la surveillance diminue le dernier risque mais augmente le risque de faim. Donc, l'allocation fonctionnelle de temps, qui implique une minimisation des risques, est supposée influencer directement la valeur sélective individuelle.

    Ces dernières années, le principal progrès a consisté à remplacer l'optimisation statique (Caraco 1979) par une optimisation dynamique (McNamara et Houston 1986, 1992). L'approche statique considère les modèles comme décrivant comment un animal devrait se conduire pour optimiser le contrôle de son état et assume qu'il y a une relation constante entre comportement et état alors que l'approche dynamique prend en compte l'état actuel de l'animal et comment l'état change selon les actions de l'animal et l'environnement. La différence essentielle entre les deux méthodes est que la dernière approche considère que l'état à un instant donné est influencé par des événements antérieurs (Sibly et McFarland 1976; Craig et al. 1979; Houston et al. 1988).

    Mais, dans ce type de modèle, de nombreux facteurs ne sont pas pris en compte, comme l'âge et le sexe alors qu'ils peuvent influencer le partage de temps entre le balayage visuel et la prise de nourriture.

    Dans les deux types de modèles, les contraintes liées à la prédation sont rarement considérées. Les risques de prédation (nombre de prédateurs potentiels, taux d'attaque...) et les tactiques pour détecter et éviter les prédateurs varient selon les espèces de proies. Davantage d'investigations expérimentales sont nécessaires pour analyser l'effet sur la surveillance de la présence d'un prédateur et pour tester les prédictions des modèles.


     
      4. Conclusion

    Chez les mammifères terrestres, le comportement de surveillance est donc un phénomène complexe difficile à comprendre, et dont la modélisation n'a pas encore été entreprise, car :
    -de nombreux facteurs peuvent l'influencer avec, en plus, un risque de variables confondantes.
    -il présente plusieurs fonctions interférant les unes avec les autres et difficile à étudier séparément. Ainsi pour étudier la surveillance vis-à-vis des congénères, il faudrait qu'il n'y ait aucun prédateur, et pour étudier la surveillance vis-à-vis des prédateurs que les animaux soient isolés.

    De plus, les auteurs analysent seulement quelques éléments du comportement de surveillance. En particulier, ils ne tiennent pas compte des comportements de surveillance auditifs et olfactifs, car ces deux derniers sont difficiles à repérer contrairement aux relevés de tête. Pourtant ces deux surveillances doivent être importantes dans la détection des prédateurs suivant. Ainsi, chez le tatou à neuf bandes (25), animal ayant une faible vision, plusieurs comportements de surveillance incluent le reniflement (McDonough et Loughry 1995).

    Enfin la plupart des études sur le terrain prennent en compte une espèce proie seulement sans s'intéresser à ses prédateurs. Il serait nécessaire d'intégrer simultanément les caractéristiques de la proie et des prédateurs pour mieux appréhender la surveillance en tenant compte bien sur des variables écologiques pouvant influencer les relations prédateur-proie.

    Sur le terrain il est alors nécessaire de prendre en compte de très nombreux facteurs. Des analyses comparatives permettraient d'en réduire le nombre et de mieux appréhender l'influence de chaque facteur, sur le comportement de surveillance, en diminuant le risque de variables confondantes. Ces comparaisons pourraient être :
    -interspécifiques pour un même type de milieu, un même mode alimentaire, et une même structure sociale par exemple. Cela a été employé par Underwood (1982) et Scheel (1993) chez certains ongulés africains.
    - ou intraspécifiques.

    Les comparaisons interspécifiques permettraient de définir les stratégies adoptées par les espèces ayant le même habitat ou la même structure sociale, si elles existent. Alors que les comparaisons intraspécifiques permettraient de connaître comment chaque espèce applique la stratégie en fonction de facteurs moins importants. On aurait alors une hiérarchisation des facteurs.

    Ces études comparatives nécessitent de donner une définition plus précise des facteurs étudiés, notamment la taille du groupe, la position au sein d'un groupe...



    Tableau : Liste des espèces de mammifères considérées dans ce rapport.

    ORDRE-espèceAUTEUR
    ARTIODACTYLES
    1 Antidorcas, Antidorcas marsupialisBednekoff et Ritter 1994
    2 Antilope d'amérique, Antilocapra americana Lipetz et Bekoff 1982
    3 Bubale (de Coke), Alcelophus buselaphus Scheel 1993.
    4 Buffle, Syncerus caffer Underwood 1982; Scheel 1993; Burger et Gochfeld 1994
    5 Cerf de virginie, Odocoileus virginianus Lagory 1986
    6 Cobe des roseaux, Redunca arundinum Underwood 1982
    7 Daim, Dama damaSchaal et Ropartz 1985
    8 Damalisque, Damaliscus lunatus ou korrigum Underwood 1982; Scheel 1993
    9 Gazelle de Grant, Gazella granti Scheel 1993
    10 Gazelle de Thomson, Gazella thomsoni Fitzgibbon 1988; 1989; Scheel 1993
    11 Gnou à queue noire, Connochaetes taurinus Underwood 1982; Scheel 1993; Burger et Gochfeld 1994
    12 Hippotrague noir, Hippotragus niger Underwood 1982
    13 Ibex des pyrénés, Capra pyrenaica Alados 1985
    14 Impala, Aepyceros melampus Underwood 1982; Burger et Gochfeld 1994
    15 Kob de Buffon, Kobus kob Burger et Gochfeld 1994
    16 Kob defassa, Kobus defassa Burger et Gochfeld 1994
    17 Ourébi, Ourebia ourebi Underwood 1982
    18 Phacochère, Phacochoerus aethiopicus Scheel 1993
    19 Raphicère champêtre, Raphicerus campestri Underwood 1982
    20 Sanglier, Sus scofra Quenette 1990; Quenette et Gérard 1992
    21 Zèbre de burchell, Equus burchellis Scheel 1993; Burger et Gochfeld 1994
    CARNIVORES
    22 Coati brun, Nasua narica Burger et Gochfeld 1992
    23 Guépard, Acinonyx julatus Caro 1987
    24 Mangouste naine, Helogala undulata rufula Rasa 1986, 1987, 1989a, 1989b
    EDENTÉS
    25 Tatou à neuf bandes, Dasypus novemcinctus McDonough et Loughry 1995
    LAGOMORPHES
    26 Lapin de garenne, Oryctolagus cuniculus Roberts 1988
    27 Lièvre européen, Lepus europaeus Monaghan et Metcalfe 1985
    MARSUPIAUX
    28 Kangourou géant, Macropus giganteus Jarman 1987
    PRIMATES
    29 Capucin, Cebus capucinus Rose et Fedigan 1995
    30 Colobe ferrugineux, Colobus badius tephrosceles Stanford 1995
    31 Homme, Homo sapiens Wirtz et Wawra 1986; Wawra 1988
    32 Macaque rhésus, Macaca mulatta Maestripieri 1993
    33 Saïmiri aurore, Saïmiri sciureus Caine et Marra 1988
    34 Singe musqué, Cebus nigrivittatus ou olivaceus Robinson 1981;De Ruiter 1985
    35 Singe vert, Cercopithecus aethiops sabaeus Horrocks et Hunte 1986
    36 Talapoin, Miopithecus talapoin Keverne et al. 1978
    37 Tamarin labié, Saguinus labiatus Caine et Marra 1988
    PROBOSCIDIENS
    Elephant d'afrique, Loxodonta africana Burger et Gochfeld 1994
    RONGEURS
    39 Cabiai ou Capybara, Hydrochoerus hydrochaeris Yaber et Herrera 1994
    40 Chien de prairie à queue blanche, Cynomys Leucurus Hoogland 1979
    41 Chien de prairie à queue noire, Cynomys Ludovicianus Hoogland 1979
    42 Cobaye sauvage, Cavia aperea Cassini 1991
    43 Marmotte alpine, Marmota marmota Massemin 1993
    44 Marmotte grise, Marmota Caligata Tyser 1980; Noyes et Holmes 1979; Holmes 1984
    45 Marmotte à ventre jaune, Marmota flaviventris Armitage 1982; Carey et Moore 1986; Armitage et al.1994; Armitage et al. 1996
    46 Tamia rayé, Tamias striatus Otter 1994
    OISEAUX
    47 Autruche, Strutio camelus.Bertram 1980
    48 Bécasseau, Calidris maritimaLendrem et al. 1983; Desportes et al. 1992
    49 Mésange, Parus caeruleusLendrem et al. 1986
    50 Moineau domestique, Passer domesticusBarnard 1980; Elgar et Catterall 1981; Elcavage et Caraco 1983
    51 Pic duveteux, Picoides pubescensLendrem et al. 1986
    52 Pinson, Fringilla coelebsPulliam 1973
    53 Tourterelle, Streptopelia risoriaDesportes et al. 1992



     
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